2014-11-20 / In the News

Le grenier de souvenances de Norman

Le parlement de not’e monde
By Norman Beaupré

Voici un autre récit qui nous parle de notre langue et qui est tiré de mon recueil qui raconte les aventures de la Souillonne.

(la Souillonne qui parle)

Vous savez que not’e monde à nous autres, les Canayens d’chez nous, a son propre parlement. Y’ont apporté ça du Canada. Ça fait partie de leur bagage. C’est Monsieur Desautels qui m’a fait r’marquer ça. Ben, je l’savais qu’on parlait pas comme les Américains , mais avouère son propre parlement, ben, ça je l’savais pas. Les gens de la Beauce ont leur parlement quand ça vient à prononcer çartains mots “harche pis harche” pour “cherche et cherche, et “son hômme” pour “son mari.” Nous autres aux États-Unis, ben, on parle un peu comme ça des fois. Ben, c’est parce qu’y’ en a qui viennent d’un peu partout au Canada. Monsieur Desautels m’a dit que les Français d’France eux autres parlaient comme y’faut. Y’ parlent le bon français, le vrai français d’France. Moé j’y’ ai dit, “Comment! On parle le mauvais français nous autres?” Y’ m’a répondu, “Ben, j’m’en vais te dire que notre français c’est un parlement tout particulier.” “Toute particulier?” j’y’ ai dit. “Oui, c’est un parlement mêlé de joual [la manière de prononcer cheval dans certains endroits du Québec], d’anglais, de mots inventés, des tournures anciennes, archaïques, pis des phrases empruntées. C’est du français, mais du français différent et pas toujours bien.” “Archaïques? Quossé ça veut dire archaïque?” “Cela veut dire démodé, plus en usage contemporain.” Ben, moé j’y’ ai répondu à mon tour,“Du français et parler b-i-i-i-e-n! Du français pas démodé! Ben du français c’est du français,” j’y’ ai dit avec un peu de rage dans ma voix. J’étais un peu insulté, laissez-moé vous l’dire. Je sais qu’y’ voulait m’faire la leçon. Yé-t-avancé dans science des mots pis des accents, Monsieur Desautels. Y’ m’la dit lui-même. Pis, y’ m’a appris un grand mot, G-É-N-É-A-L-O-G-I-E. “Quossé ça mange en hiver, c’ta généalogie?” j’y ai d’mandé. “C’est un mot ça?” “Oui, c’est un mot qui veut dire l’étude des ancêtres, et leurs noms et de leurs origines.” “Et ben, Monsieur Desautels, on faisait ça chez nous itou quand on défrichait la famille le dimanche.” “Tu as raison, ma fille, mais la généalogie le fait plus avec de la science. C’est plus exact.” “La science là, Monsieur Desautels, ça complique les choses. Ça vient de nous autres, les pauvres gens sans éducâtion comme nous autres qui leur fournit toutes les informations de famille, de leurs noms, de leurs terres, et de leurs paroissses et de leurs baptêmes.” Monsieur Desautels m’a p’us parlé de généalogie après ça.

Plus tard, on a parlé de dictons pis la maniére de dire les choses dans not’e parlement, Monsieur Desautels et moé. Comme “avouère le bec à l’eau” pour dire avouère rien, manqué d’avouère qu’que’chose. “Être ben affilé”pour dire qu’on est ben prêt pour dire à qu’qu’un sa façon de penser; “avouère le guiâbe dans l’corps” pour dire être ben ben tannant; “attendre qu’qu’un avec une brique et un fanal” pour dire attendre qu’qu’un pour y’ donner le guiâbe. Pis “avouère la fale[jabot] basse” pour dire avouère le taquet bas qui veut dire pas d’façon. “Avouère les yeux en guedelles” ça s’dit quand qu’qu’un a les yeux toute virés à l’envers par l’amour d’un autre: “mouche à marde” pour dire qu’on peut pas s’débarrasser de qu’qu’un; “serrer les ouïes” pour dire pincer les oreilles et pis “baiser la patène” pour qu’qu’un qui est bon catholique et va à confesse et communie souvent, et “baise ma galette!” ce qui veut dire poliment baise mon cé-u. Pis, quand qu’qu’un dit à un autre, “vas t’coucher, tu commences à cailler” ça veut dire tu t’endors et t’as les yeux pesants. Ma mére, elle, ètait smatte dans sa maniére. Ètait perspicace, ma mére. Ben, c’est Mad’moiselle Pinard qui m’a dit ça, un jour. “Perspicace” veut dire qu’a’la’ du génie. A’ peut vouère des choses pis a’ sait dire des choses qui font penser, comme “y’ faut attendre la meule” pour dire y’ faut être ben patient et attendre que les choses marchent à leur vitesse quand ben même c’est slow; “p’tit train va loin” veut dire prendre les choses comme ça vient parce que c’est les p’tits pas qui comptent; et “prends mari, prends pays” qu’une femme doué suivre son homme, une fois mariée. Mon pére disait à un de ses chums quand y’ arrêtait pas d’parler, “Le ciel est bleu, la mer est calme, farme ta gueule, pis rame.” Hey!

Le Grenier des Souvenances de Norman paraît toutes les deux semaines et ces articles sont basés sur les souvenirs de Norman Beaupré alors qu’il grandissait à Biddeford dans les années 1930 et 1940. Ils sont ancrés dans les expériences culturelles franco-américaines. Le Docteur Beaupré a son doctorat de l’Université Brown. Il a enseigné plus de trente ans à l’Université de la Nouvelle-Angleterre avant de prendre sa retraite en l’an 2000. Il a ensuite voyagé considérablement et a écrit des romans et d’autres livres en anglais et en français

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